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    Tuesday
    Feb212012

    La non-reconstruction à l’UEH

    Un péril qui plane sur la nation

    Port-au-Prince, 23 février 2012 - Deux ans après le tremblement de terre, et malgré les projets écrits, les consortiums tenus et les délégations étrangères reçues, l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) ne voit pas toujours « la reconstruction », et le projet d’un campus universitaire pour réunir toutes les 11 facultés reste « un rêve », vielle de presque 25 ans.

    Aujourd’hui, la majorité des 13,000 étudiants dans les facultés de l‘UEH dans la capitale s’entasse dans des hangars chauds, luttant pour entendre les professeurs qui crient fort, dans le but de noyer eux mêmes les professeurs qui crient dans les hangars d'à côté.

    Des étudiants sous une tente "classe" à la Faculté d'Agronomie et de Médecine Vétérinaire, située a proximité du terrain que l’UEH espère utiliser pour
    construire un campus.
    Photo: AKJ

    Le fait que le gouvernement d’Haïti et ses « amis » ne finance pas la reconstruction – et un budget de fonctionnement adéquat – de l’institution d’enseignement supérieur la plus importante et la plus vielle du pays représente plus qu’un « péril » pour l’avenir d’Haïti. Ces choix – ou du moins, ces omissions – sont des exemples représentatifs de l’orientation globale de la « reconstruction » centrée d’avantage autour des besoins du secteur privé national et international, et des « réponses » aux problèmes urgents par des « quick-fix » palliatifs. Finalement, ces omissions représentent un mépris des intérêts publics de la nation entière.

    Le rêve d’un campus – La farce de la CIRH

    Le désastre du 12 janvier 2010 a détruit neuf des 11 facultés de l’UEH de la capitale, et 380 étudiants et plus de 50 professeurs et membres administratifs à l’UEH ont disparu, selon l’UEH et une étude réalisée par Inter-university Institute for Research and Development (INURED), en mars 2010. (D’après la même étude, au moins 2,000 étudiants et 130 professeurs dans diverses institutions d’enseignement supérieur dans la région métropolitaine sont morts dans la catastrophe.)

    Un des bâtiments de la Faculté de Médecine et de Pharmacie
    effondré lors du séisme.
    Photo: INURED

    La Faculté de Linguistique Appliquée, où 350 étudiant(e)s, 18 professeur(e)s
    et des personnels administratifs ont péri.
    Source et photo: INURED

    Néanmoins, cette tragédie a été une opportunité pour les dirigeants de l’université de l’Etat, ces derniers ayant comme charge de superviser toutes les autres institutions d’enseignement supérieur du pays. Les membres du Conseil et du Rectorat ont vu la chance de réaliser un rêve vieux de 25 ans, datant de la première conférence de la Fédération Nationale des Etudiants Haïtiens (FENEH) en 1987.

    « Nous avons toujours voulu un campus universitaire, nous avons beaucoup lutté pour cela », se souvient Rose Anne Auguste, ancienne dirigeante de la FENEH et aujourd’hui infirmière et activiste communautaire, dans une entrevue avec Ayiti Kale Je (AKJ) en juillet 2011.

    Le Rectorat a soumis le projet à la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), l'institution chargée d'approuver et de coordonner des projets de reconstruction – cela fait déjà plus d’une année.

    « Dès sa première réunion extraordinaire, le 5 février 2010, le Conseil de l’Université a pris la décision d’aborder la problématique de reconstruction… et a pris une résolution demandant au Conseil Exécutif de prendre toutes les mesures nécessaires afin de reloger l’Université et de regrouper les facultés », précise le document du projet, obtenu par AKJ.

    « Placé dans l’ensemble de la problématique de la reconstruction et de la refondation de cette nation, ce projet se définit comme un atout de premier plan dans ce qui va être entrepris pour assurer des lendemains meilleurs à notre population », ajoute le même document.

    Le Rectorat proposait une étude provisoire et un budget préliminaire de $200 000 000 US pour la construction du campus principal avec des édifices pour les salles de cours, bibliothèques, laboratoires, restaurants et résidences universitaires  avec l’objectif de loger 15 000 étudiants et 1 000 professeurs sur un terrain à l’Habitation Damien, à Croix-des-Bouquets, situé au nord de Port-au-Prince.

    Espace située au nord de la capitale haïtienne, réservée à la construction
    du campus.
    Crédit: le projet de l'UEH

    « C’est un vieux rêve », d’après Fritz Deshommes, Vice Recteur à la Recherche, dans une entrevue.

    « C’est une aberration… malgré l’importance de l’UEH dans le système de l’enseignement supérieur en Haïti, cette prestigieuse institution n’a jamais eu un campus », a-t-il ajouté.

    Après la soummission du projet en février, 2011, pendant des mois, le CIRH «  n’ont pas répondu. Nous avons donné une copie à chaque membre du conseil [de la CIRH]… le directeur administratif nous a promis d’appeler, mais cette promesse est restée lettre morte. Et ils n’ont pas discuté du projet », déplore Deshommes.

    Auguste était au courant du projet.

    Fondatrice de l’Association pour la Promotion de la Santé Intégral de la Famille (APROSIFA), Auguste était membre de la CIRH, représentant (sans droit de vote) des « ONGs » haïtiennes. 

    « Le projet n’a jamais été discuté en assemblée à la CIRH, bien que chaque membre en ait eu la connaissance. Néanmoins j’ai toujours fait pression à l’endroit du conseil d’administration pour qu’il soit déposé et discuté », a-t-elle dit à AKJ.

    « D’après la directrice des projets, il y avait des failles techniques », renchérit-elle.

    Peut-être.

    Mais, la CIRH avait des failles aussi, d’après une étude réalisée par le Government Accountability Office (Bureau Gouvernemental pour la Transparence, ou GAO) des Etats-Unis d’Amérique, publiée en mai, 2011.

    Après une année d’existence, plusieurs projets approuvés mais non financés; deux des cinq bureaux n’avaient pas de directeur; et 22 des 34 postes clés de la CIRH étaient toujours vacants, d’après l’étude.

    Bref, la CIRH n’était « pas pleinement opérationnelle…  L’absence de personnel a affecté le processus d’examen des projets ainsi que la rapidité de la communication avec les parties intéressées comme le Conseil d’administration », note le GAO.

    Mais, la CIRH a bien reçu le projet.

    Contacté à travers un courrier électronique le 17 octobre 2011 par AKJ, la Directrice de Projets de la CIRH à l’époque, Aurélie Boukobza, a avoué que le projet du campus était sous considération.

    « Le projet est actuellement dans son circuit de revue [sic] et les délibérations relatives à son approbation n’ont pas encore été partagées », a-t-elle écrit.

    « Je ne suis pas en mesure donc de discuter de ce projet avec les médias. La décision de la CIRH et du Gouvernement devrait parvenir au soumissionnaire d’ici la fin de la semaine, seulement suite à ce courrier officiel il me serait possible de parler de ce projet », a-t-elle promis.

    Quatre jours plus tard, soit le 21 octobre, le mandat de la CIRH a expiré.

    Silence.

    Une lutte à travers les années

    Deshommes n’est pas étonné de ce silence, et l’absence de campus.

    « Le campus universitaire n’a jamais été réalisé, ceci pour des raisons d’ordre politique. Car, si tous les étudiants se réunissent en permanence dans un seul et même endroit, ils auront des conditions matérielles et nécessaires pour mieux s’organiser et faire passer leurs revendications. A ce moment là, ils seraient en mesure de tout chambarder. Les dirigeants politiques ont bien compris les enjeux de cette question. Le campus n’est pas dans leurs intérêts », d’après lui.

    Comme indiqué ci-dessus, et sans étonnement, la lutte pour un campus universitaire en Haïti n’a pas seulement commencé après le tremblement de terre. Comme Auguste l’a dit, elle date du lendemain de 1986, date ramenant la chute de la dictature de François et Jean Claude Duvalier.

    Depuis une grève des étudiants de l’Université d’Haïti en 1960, François Duvalier a établi son contrôle sur les diverses facultés. Il promulgua un décret le 16 décembre 1960 créant en lieu et place de l’ancienne Université d’Haïti une nouvelle « Université d’Etat » dont le caractère fasciste apparait clairement dans les visas et considérants : « considérant la nécessité d’organiser l’Université sur de nouvelles bases pour l’empêcher de se transformer en foyer où se développent les idées subversives… »

    L’article 9, encore plus explicite, fait obligation à l’étudiant désirant s’inscrire à l’université d’obtenir un certificat de police attestant qu’il n’appartient à aucun groupe communiste ou d’association suspectée par l’Etat.

    Ces étudiant(e)s de la Faculté de droit de l'UEH aux Gonaïves – qui ont invité l'ex-dictateur Jean-Claude Duvalier à s'adresser à titre de parrain de la promotion
    lors de leur graduation – sont soit terriblement inculte au sujet de leur propre
    histoire, soit qu'ils ne partagent pas l'esprit démocratique de leurs prédécesseurs,
    soit les deux.
    Photo: Le Nouvelliste

    Après le 7 février 1986, un des slogans dominant de la scène était « Haïti libérée ! ».

    Ce bouleversement politique qu’a connu le pays n’a pas été sans effet sur le fonctionnement du système universitaire. De la même façon que les autres secteurs de la vie nationale, professeurs et étudiants à l’université revendiquaient du nombre des éléments de réforme et la construction d’un campus universitaire qui réunirait toutes les facultés éparpillées à travers la capitale.

    Depuis lors, il y eut des progrès à certains niveaux – la nomme été changé, il y avait une démocratisation partielle du fonctionnement, et une amélioration au niveau de l’enseignement – mais le manque de financement a paralysé l’institution.

    En regardant les budgets des dernières années, on a remarqué que l’UEH n’a jamais reçu plus de 1% à 1.3% du budget de l’état.

    De surcroit, le Plan d’Action pour le Développement et le Relèvement National (PADRN) du gouvernement René Préval a demandé seulement $60 000 000 US pour « l’enseignement supérieur et professionnel », sous un effectif de $3 864 000 000 US recherchés pour la reconstruction, soit seulement 1.5% du montant total.  

    Le nouveau gouvernement de Michel Martelly a montré les signes d’une augmentation, mais – d’après un rapport d’AlterPresse, un membre du consortium Ayiti Kale Je – le budget récemment en circulation donne seulement 1.5 % à l’UEH. Actuellement, plusieurs dizaines de professeurs à temps partiel sont dus leurs salaires du semestre actuel et semestre dernièr.

    « Ce budget traduit le mépris des pouvoirs publics pour la principale institution publique d’enseignement supérieur du pays et la volonté manifeste de l’affaiblir voire de l’anéantir », d’après le professeur Jean Vernet Henry, actuel recteur de l’UEH dans l’article, daté du 27 janvier 2012.

    « Une course entre l’éducation et la catastrophe »

    Le mépris représente davantage que ce qu’il n’est ; il représente un danger, un « péril », d’après des experts.

    Une étude patronnée par la Banque Mondiale en 2000 – « Peril and Promise – Higher Education in Developing Countries » (« Péril et Promesse – L’éducation supérieure dans les pays en développement ») – a déjà sonné l’alarme sur le manque d’investissement dans l’enseignement supérieur public.

    Depuis les années 80, plusieurs gouvernements nationaux et donateurs internationaux ne considéraient pas l’enseignement supérieur comme une grande priorité. Des analyses économiques, à notre avis étriquées et trompeuses, ont contribués à accréditer l’idée que l’investissement dans les universités et collèges rapporte peu en comparaison à celui dans les écoles primaires et secondaires…  

    Par conséquent, les systèmes d’enseignement supérieur dans les pays en développement font face à de rudes épreuves. Ils sont continuellement sous-financés tandis que la demande ne fait qu’augmenter : près de la moitié des étudiants en études supérieures se trouve dans les pays en développement.

    L’étude faisait le bilan de l’inscription et l’investissement des différents pays à travers le monde (chiffres de 1995). Voici quelques extraits, où Ayiti Kale Je a fait une comparaison avec Haïti.

     

     

    Haïti*

    République Dominicaine

    Nicaragua

    Amérique Latine et Caraïbes

    Afrique Sub-saharienne

    Inscription dans les institutions de l’enseignement supérieur (pourcentage de la population en âge universitaire)

     

       1%

      22%

      12%

      18%

       3%

    Pourcentage du budget d’état dédié à l’éducation

      14%

      13.2%

      N/A

      18.1%

      15.2%

    Pourcentage de ce montant allant à l’enseignement supérieur

       8.25%

       9%

      N/A

      19.5%

      16.7%

    * Note - Les chiffres en pourcentage du budget d’Haïti sont tirés d’une moyenne des dépenses des années fiscales 2008-2009 et 2009-2010.

     

    Sans étonnement, dans l’inscription Haïti est loin de ses voisins, et au sujet des investissements, Haïti figure parmi les derniers pays en liste. Même la République Dominicaine, connue pour son manque d’investissement dans l’enseignement supérieur, se situe avant Haïti.

    Les auteurs de l’étude – un comité d’universitaires et d’anciens ministres dirigé par l’ancienne Doyenne de l’Université de Harvard et le Vice Chancelier de l’Université de Cape Town – citaient H.G. Wells pour sonner l’alarme:

    C’est une trop grande chance à laisser passer. Comme l’a dit H.G, Wells dans « The Outline of History »: « L’histoire de l’Homme se présente de plus en plus comme une course entre l’éducation et la catastrophe ».

    Les « amis d’Haïti » soutiennent le secteur privé

    Pendant le dossier du campus de l’Université d’Etat d’Haïti se trouvant bloqué dans le tiroir, le gouvernement dominicain entre temps vient de construire un campus universitaire à Limonade, dans le nord du pays : l’Université Roi Henri Christophe. Pour un montant de $50 000 000 US, la construction de cet espace universitaire n’a pas dépassé 18 mois.

    Et les universités et gouvernements des « pays amis » ?

    Malgré les multiples conférences tenues à l'étranger et en Haïti en bord de mer et dans les hôtels les plus chers du pays, malgré les promesses de plusieurs universités des Etats-Unis, à travers au moins deux consortia, malgré les promesses à la Conférence régionale des recteurs, présidents de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), et l'AUF… la majorité des cours toujours prennent lieu dans des hangars et édifices temporaires.

    « Nous avons accueilli un bon nombre d’universités capables de nous venir en aide, cependant elles ne détiennent pas de ressources pour construire », a dit le Recteur Henry à la revue Chronicle of Higher Education pour un article publié en janvier dernier.

    « Elles peuvent nous aider [seulement] par les moyens de programmes à distance, bourses, et échanges », ajoute le Recteur.

    Un étudiant sur la cour de la Faculté d'Agronomie et de Médecine Vétérinaire,
    gravement endommagée après le tremblement de terre. Plusieurs salles
    de classes provisoires construites réunissent des tentes chaudes et surpeuplées.

    Photo: AKJ

    Entre temps, à l’Université Quisqueya, institution privée, la reconstruction avance bien. Depuis octobre, la CIRH a donné feu vert à un projet pour la Faculté de Médecine, et en plus récemment – décembre dernier – le Fonds Clinton Bush a offert $914 000 US pour le « Centre pour l’entrepreneuriat et l’innovation » qui est « une destination pour les gens d’affaires de tous les niveaux » d’après Paul Altidor du Fonds.

    Le focus des « amis » est claire.

    L’avenir en péril

    Mais l’étude « Péril et Promesse » est claire aussi, sur la nécessité d’investir dans le secteur public de l’enseignement supérieur:

    Les marchés nécessitent des profits et ceci peut évincer d’importantes responsabilités et opportunités dans l’éducation… La triste vérité est que les grandes disparités (dans les pays pauvres) augmenteront, poussées en grande partie par les progrès dans la révolution du savoir et de l’incessante fuite de cerveaux…

    Ainsi, le « Task Force » [le comité] exhorte les décideurs et bailleurs de fonds (publiques, privés, nationaux et internationaux) pour ne pas perdre de temps. Il faut qu’ils travaillent avec les dirigeants dans l’enseignement et d’autres intervenants afin de repositionner l’enseignement supérieur dans les pays en voie de développement.

    Et ce fut en 2000.

    Les politiciens haïtiens, les bailleurs de fonds, les citoyens du Nord et les autres qui tentent de prendre contrôle de l’Université Roi Henri Christophe… peut-être ils n'ont pas lu le rapport ?

    Et les gouvernements passés et présents – qui ont permis et qui permit aujourd’hui la détérioration et la dénégation d’un bien commun, l'Université d'Etat d'Haïti – ont-ils été si complètement balayée par la vague de la pensée néolibérale qu'ils ne peuvent même pas voir la catastrophe ils était et sont en train de construire à travers la non-reconstruction ? 

    Peut-être ils devraient reprendre le chemin de l’école pour apprendre d’avantage sur la notion des biens communs, si bien décrit par le professeur Ugo Mattei ? Ou pour lire l’étude du Banque Mondiale, autrement bastion de la pensée néolibérale ?

    Car, si Wells était ici en Haïti aujourd’hui, son avis serait clair. Dans la course de l’histoire dans la deuxième plus ancienne république de l'hémisphère, la « catastrophe » a dépassé « l'éducation » il y a longtemps.

     

    Les étudiants du Laboratoire de Journalisme de l'Université d'Etat d’Haïti, ont collaboré à cette article.

     

    Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA) et les radios communautaires de l’Association des Médias Communautaires Haïtiens (AMEKA).

    Wednesday
    Dec142011

    Le cauchemar des « maisons de rêve »

    Cité Soleil, Haiti,  14  déc. 2011 – Pendant que plus d’un million de déplacés croupissaient sous les tentes après le cataclysme du 12 janvier 2010, de nouvelles maisons construites pour 128 familles terminées en mai 2010, sont restées vides durant 15 mois.

    Aujourd’hui, la majorité des occupants de ces logements sociaux sont des illégaux, qui les ont envahi en brisant les fermetures et les portes.

    « Ces maisons sont terminées depuis près de deux ans, mais elles n’ont jamais été livrées », a déclaré Jean Robert Charles, un des maires adjoints de Cité Soleil, à Ayiti Kale Je (AKJ).

    Les 128 appartements – « maisons de rêve » par rapport aux maisons de la plupart des haïtiens – sont situées à Zoranje localité de Cité Soleil au nord-est de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Avec deux chambres à coucher, une salle de bain, un salon, salle à manger et cuisine, en plus d’une petite cour, elles représentent un don du gouvernement Vénézuélien.

    Un aperçu des quelques-une des « maisons de rêve ». Photo: James Alexis

    Le projet aurait couté US$ 4,9 millions de dollars, d’après un journal cubain qui écrivait en 2010 au sujet de cette donation. Ces  maisons font  parties d’un projet de 500 maisons promises en mars 2007 par le Président Vénézuélien Hugo Chavez  lors de sa visite en Haïti.  La construction a été confiée à une société de construction mixte (Cubano-Vénézuélienne) liée à l’Alternative Bolivarienne pour les peuples des Amériques (ALBA), selon le même journal.

    Venezuela est un des plus grands partenaires d’Haïti qui, entre autres,  lui vend du pétrole à des prix préférentiels. Après le tremblement de terre, le Venezuela est le pays qui a promis le plus de fonds à Haïti, soit près de 1,3 milliard $US, un montant dépassant les promesses faites même par les États-Unis.

    Cependant, parait-il que le projet de logements sociaux à Zoranje demeure un embarras pour le gouvernement. A plusieurs reprises AKJ a essayé d’obtenir une entrevue avec l’ambassade du Venezuela à Port-au-Prince, ce qui s’est toujours soldé par un échec, soit à cause de promesses non tenues ou de rendez-vous ratés.

    Ceci s’explique peut-être par le fait que ce n’est qu’au début du mois de septembre 2011, soit 18 mois après que le gouvernement ait remis les premières 88 maisons au gouvernement de René Préval, que toutes les maisons ont été occupées.  Par ailleurs, hormis  les 42 familles qui sont les bénéficiaires légaux, choisies par le Venezuela, la grande partie des appartements – soit au moins 50 – sont occupés par des envahisseurs.

    Manque de tranquilité dans les « maisons de merveille »

    Quarante-deux des 128 unités de logement ont été attribuées par l’Ambassadeur du Venezuela en Haïti. Les bénéficiaires ont en main des papiers de livraison datés du 5 septembre 2011, et tous se présentent comme des victimes du séisme. Ils se disent de trois groupes distincts : les gens œuvrant pour le compte de l’ambassade; les personnes recommandées par une organisation de femmes; enfin, les familles recommandées par une école congréganiste.

    « Venezuela a octroyé [des maisons] à 42 personnes qui sont dans le besoin de logement », explique Dolciné Marie Joseph, coordonnatrice d’une organisation de femmes qui a déménagé avec ses enfants.

    La maison de Marie Joseph. Elle a préféré ne pas poser pour une photo. Photo: James Alexis

    En dépit du caractère généreux de cette donation, et les avantages évident de sa nouvelle maison, la vie quotidienne est plutôt amère, estime Marie Joseph, parce que des douzaines des familles ont envahi le reste des appartements.

     « Il n’y a pas eu de coup d’État dans le pays. Je vois cela d’un mauvais œil. C’est quelque chose de mauvais que les gens ont fait, en occupant les maisons sans autorisation », s’indigne-t-elle.

     D’après la coordonnatrice, on compte des voleurs parmi les envahisseurs.

    « Ces gens-la ont envahi les maisons et emporté la pompe [à eau]… [Cependant, ils n’ont pas pu]  emporter le moteur puisque celui-ci est souterrain», ajoute-elle. Mais, sans la pompe, il est impossible de faire monter l’eau dans les réservoirs déposés sur le toit des maisons.

    Une des salles de pompe. Photo: James Alexis

    Les journalistes de AKJ ont constaté entre autres que de nombreux matériels et/ou objets dont des miroirs et des serrures ont été emportés, des ports endommagées. D’après le magistrat Charles de Cité Soleil, « mêmes des toilettes ont été emportées».

     Il n’est donc pas étonnant qu’une tension latente existe entre les deux groupes.

    Les envahisseurs qui disent fatiguer de « vivre sous les tentes », ont racontent, qu’ils ne vont pas lâcher prise face aux menaces des autorités pour les déloger. Les envahisseurs ont confié à AKJ que des policiers ont tenté de les déguerpir de force à plus d’une reprise, mais ils sont retournés dans les maisons et y vivent encore.

     « J’ai deux fils qui sont morts lors du séisme du 12 janvier, je n’ai pas de maison où habiter. Le maire croit que nous ne sommes pas dignes d’habiter ces maisons », déclare Martine Janvier, une dame du troisième âge.

    Martine Janvier. Photo: AKJ

    Au milieu d’une foule en liesse composée pour la plupart de femmes, une autre, Jésula Aristène, s’interroge, en brandissant une copie de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « L’Etat haïtien ne nous doit-il pas des logements sociaux ? »

    Désaccord et désorganisation

    Les 128 appartements parasismiques – de couleurs crème, rose et verte – sont restés pendant longtemps inhabités à cause des dissensions entre les gouvernements haïtien et vénézuélien, d’après plusieurs autorités interviewées par AKJ.

    Les deux parties du partenariat – donataire et récipiendaire – n’ont pas pu se mettre d’accord sur les éventuels bénéficiaires du projet et le mode de gestion, soit le « qui » et le « comment ».

    Plusieurs personnalités contactées par AKJ ont refusé de parler ouvertement et elles ignoraient toutes qui était le responsable du dossier au sein du gouvernement de René Préval (2005-2011).  Cependant, elles ont unaniment racontées les mêmes histoires, faisant état de désaccord et de manque de coordination dans le projet.

    Une personnalité qui travaillait dans le secteur de logement au sein de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) a souligné, dans une correspondance en septembre dernier, que : « le gouvernement vénézuélien et le gouvernement haïtien ne se sont pas mis d’accord  sur la façon de choisir les bénéficiaires ».

    D’après cette même source, le Venezuela voulait remettre les logements à des familles habitants dans le bidonville de Cité Soleil, une idée que le gouvernement haïtien ne partageait pas.

    « Le gouvernement haïtien argüait de l’inexistence de services publics et d’emploi, rendant  la zone non appropriée aux gens pauvres» poursuit la même source.

    Questionné autour de ces logements, un membre du gouvernement de Michel Martelly, sollicitant aussi l’anonymat, a dit : « Nous ignorons pourquoi l’administration antérieure ne les ont pas mis à la disposition de la population. Nous voulons les intégrer dans les maisons qui seront disponibles dans le cadre du projet 16/6 ».

    Le 16/6 est un projet visant à réhabiliter 16 quartiers de Port-au-Prince, et de faciliter le retour dans les quartiers d’origine de 5,000 familles actuellement vivant dans six camps. Le projet coûte 78 millions $US.

    Selon le gouvernement de Martelly,  le « Venezuela a réservé et livré 42 maisons à des bénéficiaires qu’il a lui-même identifié. A part ces 42 familles, tous les autres occupants sont illégaux ».

    Elonge Othélot, directeur général de l’Entreprise Publique de Promotion de Logements Sociaux (EPPLS) – la seule agence publique chargée de construire et de gérer des logements – n’est pas en charge des maisons de Venezuela, et n’a pas été impliquée dans les discussions entre autorités haïtiennes et vénézuéliennes. Contacté par AKJ, il dit être au courant que « le projet est terminé », mais qu’il y a confusion.

    « Peut-être que les rôles de gestion à venir ne sont pas encore définis ?», s’interrogeait-il.

    Othélot disait « avoir approché le 1er Secrétaire de l’Ambassade du Venezuela », avec lequel il avait abordé le sujet. « Mais, il ne nous a pas contacté pour s’assurer de sa gestion », a-t-il poursuivi.

    « C’est aux responsables Vénézuéliens de savoir comment ils vont le faire », a-t-il conclu.

    Le magistrat Charles va beaucoup plus loin. Au cours d’entrevues avec AKJ, il n’y va pas par quatre chemins pour fustiger le comportement de la Représentation diplomatique Vénézuélienne en Haïti dans la gestion du dossier, qu’il qualifie de « désordre ».

    Des responsables vénézuéliens ont refusé de parler sur le sujet, malgré plusieurs tentatives  faites par les journalistes de AKJ.

    Quel est l’avenir du projet et des envahisseurs?

    Le membre du gouvernement Martelly dit que, pour le moment, « le projet est sous la gestion de la municipalité de Cité Soleil » mais il mentionne qu’ils sont au niveau « du processus d’établissement d’une plateforme de gestion qui aura à sa tête le [Colonel Jacques] Azémar », un ancien colonel de l’armée étasunienne d’origine haïtienne.

    « Nous sommes en discussion actuellement avec le bureau du maire et d’autres entités gouvernementales comme l’EPPLS afin de trouver une manière d’intégrer les différentes communautés » at Zoranje, ajout la source.  

    Cependant, Gustave Benoit, un autre magistrat adjoint de Cité Soleil contacté par AKJ le 9 décembre, dit qu’il n’est pas au courant de l’implication de Col. Azémar. Au contraire, il dit que la mairie travaille de concert avec la Ministère à la condition feminine et aux droits des femmes pour décider sur le statut des envahisseurs.

    Un homme devant sa nouvelle maison. Photo: James Alexis.

    A proximité de ce projet prennent place d’autres installations. Il y a le Village de la Renaissance, une complèxe d’appartements construit par le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide, qui est autogéré selon  des témoignages recueillis sur place; un 3ème projet de logements  le « 400 nan 100 », prévoit l’installation de plus de 400 maisons construites avec le financement de la Banque Interaméricaine du Développement.

    EPPLS est censé responsable de construire et gérer les projets domiciliaires, mais après le 12 janvier, semble-t-il, elle est en dehors de la scène de la reconstruction. Elle n’est impliqué dans aucun des grands projets de logements dans lesquels cette agence étatique – misérablement logée dans un petit bureau délabré – est impliquée.

    « EPPLS dispose d’un budget insuffisant pour sa tâche»  explique Othélot.

    Le stationnement et le bureau d'EPPLS. Photo: AKJ

    Les carcasses rouillées de voitures et de camions dans le stationnement en témoignent. Pour cette raison – ou peut-être d’autres? – la plupart des projets qu’elle a fait dans le passé, dont le Village Renaissance, ont échappé à son contrôle. Les résidents paient rarement le loyer à l’État et dans plusieurs cas, l’EPPLS ne sait même pas qui occupe les logements.

    Pour le moment, le projet de logements de Venezuela suit apparemment la même ligne.

    Tuesday
    Nov292011

    HAITI – OUVERTE AUX AFFAIRES

    « Haïti est ouverte aux affaires. »

    C’est ce que le Président Michel « Sweet Micky » Martelly a affirmé le 28 novembre dans une cérémonie de pose de première pierre d’un géant parc industriel dans le nord-est d’Haïti.

    Le Président Michel Martelly disant Haïti est « ouverte aux affaires » lors de
    l'inauguration du PIRN le 28 novembre 2011
    . Photo: Page Facebook Michel Martelly

    En Haïti comme dans d’autres pays du monde, Martelly, son gouvernement, et ses “conseillers” comme l’ancien président américain Bill Clinton, font la promotion d’Haïti comme un rêve devenu réalité.

    « Nous sommes prêts pour de nouvelles idées et de nouvelles entreprises, et nous créons les conditions nécessaires pour qu'Haïti devienne une destination naturelle et attrayante pour les investissements étrangers », a-t-il déclaré lors d’une rencontre avec des investisseurs étrangers à New York en septembre dernier.

    « La fenêtre d'opportunités est maintenant ouverte », ajoutait l’un de ses collaborateurs. « Haïti a un nouveau Président et une nouvelle façon de penser les investissements étrangers et la création d’emplois ».

    Le Président est peut-être nouveau et il y a peut-être de nouveaux acteurs sur la scène, mais il n’y a pas grand-chose de neuf dans les plans. Une fois de plus, le gouvernement et le secteur privé haïtien, comme leurs patrons internationaux, vantent l’« avantage comparatif » des salaires de misère.

    Les usines d’assemblage et les zones franches font partie du programme de « développement » d’Haïti depuis des décennies. Maintenant qu’ils ont accès à des milliards en financement, en prêts et en investissements privés, les gouvernements haïtien et étranger, et le secteur privé, sont en train de développer toute une série de zones manufacturières dans le cadre de la « reconstruction » du pays.  

    Pire, ils ont choisi une terre agricole fertile pour présenter leur projet modèle : un parc industriel géant, lourdement financé par les contribuables américains avec 124 millions $ US. Dans six mois, la grande compagnie de textiles Sae-A Trading, de la Corée du Sud, ouvrira ses portes. Pour ses eaux usées, ses usines utiliseront une rivière qui se déverse dans la fragile Baie de Caracol. En plus des dangers potentiels pour l’environnement haïtien déjà dévasté, cette nouvelle méga-usine coudera des millions des vêtements pour Wal-Mart, Target, GAP et autres chaines de vêtements américaines, ce qui probablement mettront plus d'ouvriers américains au chômage.

    Aucun grand média, en Haïti ou à l’étranger, n’a couvert ces phénomènes ni d’autres qui ont été présentés comme une occasion « win-win » (« gagnante-gagnante ») pour les investisseurs étrangers et le peuple haïtien. En effet, plusieurs journalistes sont presque des promoteurs.

    Mais dans la « nouvelle » Haïti il y aura assurément des gagnants et des perdants.

    Ayiti Kale Je (AKJ) a passé des mois à enquêter, à mener plus de trois douzaines d’entrevues, à visiter des zones manufacturières et des travailleurs dans le nord-est et dans la capitale, et à analyser des douzaines de publications universitaires et de rapports, dont un document interne divulgué par un employé du Ministère de l’Environnement d’Haïti.

    AJK a notamment constaté que : 

    •    Les ouvriers gagnent moins aujourd’hui que sous la dictature Duvalier.

    •    Plus de la moitié du salaire quotidien est dépensée dans le repas et les frais de transport.

    •    Haïti et ses voisins ont tous essayé le modèle de développement des usines d’assemblage, en obtenant rarement les résultats attendus.  

    •    On compte au moins six zones franches ou parcs industriels en développement pour Haïti.

    •    Le nouveau parc industriel du nord comporte des coûts et des risques : de grands mouvements de la population, une plus grande pression sur la nappe phréatique, la perte de terres agricoles et il sera construit en bordure d’une zone qui allait être classée « aire marine protégée ».

     

    POUR EN APPRENDRE DAVANTAGE, LIRE :

    1 – Salaires dans la « nouvelle » Haïti

    2 - Anti-syndicalisme, pro-« course vers le bas »

    3 - Pourquoi Haïti est si « attrayante»?

    4 - Quel est le plan pour Haïti?

    5 - Tremplin ou cul-de-sac? L’expérience des autres pays

    6 – Le cas de Caracol

    7- Le parc industriel  de Caracol : Une situation « gagnante-gagnante » pour tous?

    Note au lecteur : les articles 6 et 7 sont plus longs que les autres parce qu’AKJ a décidé d’y résumer des centaines de pages d’études ignorées des journalistes, jugeant qu’il était dans l’intérêt du public d’assurer à tous un accès à cette information cruciale. Nous sommes reconnaissants de votre patience. Les liens pointent vers les sources primaires d’information.

    REGARDER :

     

    ECOUTER (en Creole haïtien):


     

    Thursday
    Nov032011

    Cinq ans pour une goutte d’eau

    Port-au-Prince, le 4 novembre 2011 – Cent millions de gourdes (2,5 millions $US) pour donner de l’eau à plusieurs quartiers marginaux de la capitale. Approuvé en 2006. Mais, cinq ans plus tard, l’eau ne coule pas encore. Les enfants sont toujours dans les rues, portant bouteilles et sceaux.

    C’est presque fini. « La fin du mois d’octobre » d’après le bailleur. Mais pas encore.

    Pourquoi? Et pourquoi ces cinq ans? Ayiti Kale Je (AKJ) et les étudiants de la Faculté des Sciences Humaines ont investigués.

    Liquide inévitable, fardeau inéluctable

    Il y a un nouveau réservoir, des tuyaux et plus d’une douzaine des kiosques, mais la population des quartiers pauvres de la zone de Debussy et de Haut Turgeau est toujours obligée de marcher de longues heures pour avoir accès à cette ressource indispensable à la vie. Dans leur calvaire quotidien, des adultes et enfants – qui par fois ont seulement cinq ou six ans – passent devant de kiosques à sec.

    Tercy, un universitaire, vit à Cité Georges, un des quartiers misérables et informels de Turgeau. Il partage une petite maison en béton avec sa sœur. Entre autres activités quotidiennes, Tercy (qui ne voulait pas donner son nom de famille) se dit contrainte de partir de très tôt à la recherche de l’eau pour la maison, avant de se rendre à la faculté.

     « Je suis parti de chez moi à 5h45 pour aller chercher ces deux gallons d’eau, maintenant il est quasiment 7h », poursuit-il, en s’essuyant le front en sueur. C’est seulement après ce long périple qu’il peut prendre un bain et se préparer pour se rendre à la salle du classe.

    Un enfant durant un de ses multiples voyages
    quotidiens.
    [Photo - James Alexis]

    Emmanuel Lima, qui porte un seau rempli d’eau sur la tête, exprime les mêmes difficultés. Faisant allusion au projet de l’eau inachevé, il affirme que « ce serait une bonne opportunité pour le quartier, sauf qu’on a pris trop de retard dans son exécution ».

    « Dans ce pays, les [décideurs] sont trop négligents. On ne s’occupe pas de ce qui est important. Tout le monde veut s’enrichir », s’indigne cet homme de 42 ans.

    Lima et Tercy font partie des deux tiers de la population de la zone métropolitaine de Port-au-Prince qui sont contraints d’aller chercher de l’eau à l’aide de seaux, selon les chiffres (2002) de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique.

    L’Union Européenne et le cadeau de l’eau 

    En 2006, l’Union Européenne (UE) a donné son feu vert à un projet d’eau pour Debussy et Turgeau, zones peuplées d’environ 25 000 personnes qui croupissent dans des chaumières, situées pour la plupart sur des pentes dangereuses.

    Les éléments principaux du projet:

    • un nouveau réservoir sur les hauteurs de Debussy ;

    • un système de connexion entre le réservoir de Debussy et celui de Haut Turgeau ;

    • une pompe pour le réservoir de Haut Turgeau ;

    • 19 kiosques dans différentes zones ;

    • des tuyaux reliant le nouveau réservoir et les kiosques.

    Une carte montrant les réservoirs de Turgeau at de Debussy, ainsi la zone (encerclée en jeune) bénécifiare.

    La supervision de la mise en œuvre du projet a été assurée par les trois entités suivantes : 

    L’État - La Centrale Autonome Métropolitaine d’Eau Potable  (CAMEP), aujourd’hui appelée Direction Nationale de l'Eau Potable et de l'Assainissement (DINEPA)

    L’UE - L’Unité Technique des Programmes  de Réhabilitation (UTPR);

    • Une « organisation non gouvernementale » (ONG) française, le Groupe de Recherche et d'Echanges Technologiques (GRET), œuvrant dans le domaine de l’eau en Haïti depuis 1995.

    D’après Benoist Bazin, Chef de Section Infrastructure de l’UE, le coût total du projet s’élève à près de 100 millions de gourdes (2,5 millions $US). Un quart – 25 millions – a été dépensé sur le nouveau réservoir, et 75 millions pour la réhabilitation du réseau par deux firmes privés, et “l’accompagnement social” réalisé par le GRET.

    Maxo Saintil, un professeur habitant dans la zone de Haut Turgeau, fait partie des gens qui avaient demandé à l’Etat de construire un système d’eau en vue de soulager la misère de la population, cela fait plus de cinq ans.

    En 2006, il a été content d’entendre que le projet avait été approuvé.

    « La réalisation de ce projet constituerait une victoire pour nous, les initiateurs, et un gain pour la population qui va bénéficier de ce service », a-t-il dit à AKJ.

    Mais entre l’approbation et le commencement des travaux, trois ans ont écoulé.

    « Le projet a démarré en janvier 2009 » a souligné Saintil.

    Et 34 mois plus tard, le projet n’est toujours pas terminé. Les raisons sont plusieurs… et une interrogatoire permet aux lecteurs non seulement d’apprendre « le pourquoi », mais aussi, d’apprendre plus sur comment peut fonctionner l’« aide au développement » en Haïti.

    Le problème des études

    Au départ, la CAMEP, l’organisme étatique requérant l’appui financier, n’a pas effectué d’étude approfondie ni appropriée.

    D’après Robenson Jonas Léger, coordonnateur de l’UTPR de l’UE, le dossier de la CAMEP était « incomplet ».

    « Il a fallu commanditer une étude complète du réservoir », écrivait Léger à AKJ dans un courriel.

    La première étude recommandait un réservoir de 1200 m3. Cette dernière et une étude géotechnique ont coûté 246 093,63 gourdes (6 152,34 $US).

    Selon Léger, la CAMEP a validé cette étude, mais au moment de la mise en œuvre, la supervision a fait valoir certaines préoccupations puisqu’elle n’avait pas prévu la possibilité d’un séisme. Le réservoir proposé devait être élevé au-dessus du sol sur des supports.

    « Nous étions en 2007, et cela a été une bonne anticipation du séisme du 12 janvier 2010 », notait Léger.

    La deuxième étude a coûté 343 440 gourdes (8 586 $US) et a été finalisée le 19 mars 2008, soit deux années après l’approbation. La deuxième étude préconisait la réduction de la taille du réservoir, de 1200 m3 a 900 m3,  « pour rester dans les limites budgétaire disponibles », selon les propos de Léger. L’étude recommandait un réservoir posé au sol, qui est plus cher.

    Le nouveau réservoir de Debussy. [Photo - WASH Cluster]

    La firme TECINA a signé le contrat de réalisation et de construction, pour un montant évalué à 24 073 324,22 gourdes (601 833 $US), soit un quart du budget total. Mais le travail ne commence pas immédiatement.

    « Les travaux ont démarré un an après la signature des contrats » raconte Jean Ledu Annacacis, un travailleur social dans l’organisation GRET. S’il se souvient bien, en mars 2009.

    Neuf mois plus tard, en décembre 2009 d’après Léger, les travaux ont été presque terminés. Mais, pas encore.

    L’eau ne coulait toujours pas. 

    Une kiosque avec des robinets à sec. [Photo - James Alexis]

    Retards dans le décaissement

    Selon tous les acteurs, il y a également eu un retard dans le décaissement des fonds, ce qui a reporté la fin du projet.

    L’ingénieur Raphael Hosty, directeur du bureau de la DINEPA (qui remplace la CAMEP) pour le département de l’Ouest, a confié à AKJ que la durée du projet devait être de 18 mois au total, et que même les deux études requises ne pourraient retarder le projet. Selon Hosty, la TECINA et les autres compagnies ont cessés de travailler en décembre, 2009, parce que les paiements ne coulaient pas.

    Chandler Hypolite, un agent de terrain pour GRET, soutienne que les comités de quartiers – chargés avec la gestion des kiosques – étaient prêts à commencer à la fin du mois de décembre, également.

    Mais le travail arrêta.

    « Les compagnies qui travaillent dans le projet ne reçoivent plus d’argent », affirme-t-il. « Elles ont refusé de travailler... Le projet s’est arrêté avant le séisme du 12 janvier 2010 ».

    De même pour Annacacis de la GRET.

    « Je sais que [les firmes] n’ont pas reçu l’argent pour finaliser leurs travaux », a-t-il souligné.

    L’UE admet les retards.

     « Il n’y pas eu de problème de financement », a déclaré Léger de l’UTPR. « Il peut y avoir eu un retard de paiement… parce qu’entre temps, on a dû changer de système d'informatique contact, ce qui a retardé le traitement de certains dossiers ».

    Et puis – le séisme du 12 janvier 2010.  Une autre retard. Non pas en termes de dommages, mais parce que après le désastre, l’UE a eu – légitimement – d’autres priorités pendant plusieurs mois.

    Retards à la douane

    En plus des retards dans le décaissement, la douane haïtienne porte une part de responsabilité dans la lenteur du projet d’après plusieurs acteurs, qui ont fait savoir que les matériaux y sont restés bloqués pendant des mois.

    Sans surprise, car le port et la douane haïtienne sont mondialement réputés pour leur inefficacité et la corruption.

    Une étude menée par la Banque Mondiale et citée dans le journal Miami Herald démontre que le port haïtien coute aux commerçants et aux importateurs deux fois ce qu’on paie en République Dominicaine, et que le dédouanement peut prendre trois fois plus de temps.

    Cité dans le même article, publié en juillet 2010, Hughes Desgranges, un conseiller à l’Autorité Portuaire Nationale, admet que ce port s’apparente beaucoup plus à un «  programme social » qu’à un « programme commercial », en raison des salaires consacrés à des centaines d’employés fantômes ou du moins à des employés qui ne sont pas nécessaires.

    « Ce port pourrait être un moteur économique, mais il est mal géré », raconte-t-il.

    Tous ceux qui ont participé au projet de l’eau ont critiqué la douane, comme Hypolite de GRET, qui a fustigé : « les pompes on été bloquées ». 

     

     Une femme avec un sceau de cinq gallons d'eau. [Photo - James Alexis]

    Projet presque terminé, mais l’eau ne coule pas encore

    Finalement, près de deux ans plus tard, les travaux sont presque terminés, mais avancent à pas de tortue. Les ouvriers ne viennent pas travailler tous les jours et l’achèvement n’a pas eu lieu comme annoncé pour le 31 octobre. (Cependant, il y a des indications qui montrent que l’eau coulera dans les semaines à venir.)

    « Pas mal de retards ont été pris dans l'interconnexion du réservoir avec le réseau », admet Bazin de UE dans un entretien avec AKJ le 27 septembre 2011. « La situation aujourd'hui, c'est que l'entreprise va installer des vannes à la sortie du réservoir pour nous permettre d'assurer son remplissage et son fonctionnement normal ».

    La frustration de Bazin étaient claire.

    « Quand les choses marchent bien, on ne dit pas que c'est UE qui a tout fait pour que ça marche » déclare Bazin sous un ton un peu ironique. « Et de la même manière, ce n'est pas UE qu’on devrait blâmer [seulement] quand ça marche mal »..

    Les raisons pour le « marche mal » sont plusieurs : retards dans le décaissement des fonds, dans le dédouanement du matériel, et les deux études.

    Mais aussi, c’est peut-être à cause de la multiplicité des acteurs? Divers bureaux de l’Etat, de l’UE, une ONG et trois firmes privées…

    Et, pourquoi trois-quarts du budget (75 millions de gourdes or 1,875 millions $US) ont été consacré à la « réhabilitation du réseau » et l’« accompagnement social »? Pourquoi ne furent pas ajustés les budgets après la deuxième étude afin de construire un réservoir de 1200 m3?

    AKJ ne pouvait pas enquêter sur tous les aspects de ce projet complexe, mais il est probable que la blâme ne resterait pas seulement avec l’une ou l’autre. Tandis que les pourcentages de blâme ne sont pas connus, plusieurs choses sont connues : Il y a un nouveau réservoir, mais avec un tiers moins de capacité qu’était prévu initialement. Il y a des kiosques. Et des tuyaux.

    Mais la mise en œuvre d’une bonne solution à un défi quotidien pour 25 000 personnes a pris plus de cinq ans, au lieu de 18 mois, et le réservoir a une capacité réduite pour ce qui est probablement une population plus large.

    Pendant que un garçon va à l'école, deux filles portent de l'eau. [Photo - James Alexis]

    Nadège Thermilus, jeune chômeuse âgée de 22 ans, espère grand. A l’instar de ses amis se tenant à ses cotés, elle va puiser son eau dans un lieu qu’on appelle « sous les mornes », dont la distance peut-être évaluée à deux heures aller-retour, selon ses pairs.

    Avant de retourner « sous les mornes », elle a lancée : « Je souhaite que l’eau vienne, parce que j’ai vécu trop de misère en allant la chercher ».

    Ecoutez la version audio - en Creole

     


     

    Ecoutez les auteurs sur Melodie FM

     

     

    Les étudiants du Laboratoire de Journalisme de l'Université d'Etat d’Haïti, ont collaboré à cette série.

    Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA) et les radios communautaires de l’Association des Médias Communautaires Haïtiens (AMEKA).

    Monday
    Aug222011

    Victimes du 12 janvier - Abandonné, comme un chien errant

    Près de quatre-vingt mille minuscules maisons jonchent les collines de la capitale haïtienne et d’autres régions dévastées par le séisme du 12 janvier 2010, qui a emporté 230 000 âmes, endommagé ou détruit 171 584 maisons et déplacé des millions de personnes.

    La Commission Intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti (CIRH), dirigée par Bill Clinton, a approuvé des budgets totalisant 254,5 M$ pour des projets de reconstruction, de rénovation et de réparation de plus de 41 700 unités d’habitation.

    Le nouveau gouvernement haïtien, dirigé par le chanteur  Michel Joseph Martelly, a récemment organisé la « semaine de la reconstruction ». Parmi les activités, M. Clinton et le Président ont inauguré une « exposition de domiciles » avec plus de 60 maisons modèles et un nouveau programme hypothécaire appelé « Kay Pa M », en français « Ma maison ».

    Stratégie annoncée par les agences internationales et le gouvernement
    en novembre derner. A-t-il été suivi?
    Source: Shelter Cluster

    Peut-on insinuer que la reconstruction a bien commencée? Les 634 000 personnes vivant encore dans les 1001 camps, comme les autres dizaines de milliers vivant dans des structures peu sécuritaires, voire condamnées, pourront-ils bientôt déménager dans un domicile sécuritaire?

    Ayiti Kale Je a décidé d’y regarder de plus près. Son équipe de journalistes des radios commautaires, d’étudiants et de journalistes ont parlé à ceux qui vivent dans les camps, aux organisations humanitaires et aux autorités de la capitale, de la région des Palmes en particulier, soit les municipalités de Léogâne, Petit-Goâve et Grand Goâve, situés près de l’épicentre du tremblement de terre, où 150 000 personnes se sont retrouvées sans maison et où s’entassent encore environ 24 000 personnes, ou 7500 familles, dans des camps.

    Dix-sept mois après le séisme, voici ce qu’ils ont trouvé :

    •  Les travaux de réparation et de construction de 68 025 unités qui seront effectués ne compte que pour environ 22 pour cent (22%) des 304 060 familles victimes enregistrées. (De nos jours, la population dans les camps a diminué, ce en raison de divers facteurs, dont les expulsions de plus de 50 000 personnes, ainsi que le retour de milliers de familles dans des logements dangereux.)

    •  La plupart des programmes et des projets annoncés à ce jour excluent les centaines de milliers de victimes qui étaient locataires avant le séisme.

    •  Au moins 5 400 des unités qui seront construites ou réparées sont dans le département du Nord d’Haïti, loin de l’épicentre du séisme et de ses victimes, mais tout près de la zone où les compagnies étrangères prévoient un nouveau parc industriel d’usines de montage à faibles salaires.

    •  Les propriétaires terriens et du bâtis sont les principaux groupes bénéficiaires des 116 000 T-Shelters (abris « transitionnels » ou « temporaires »), qui coûtent plus de 200 M$ US aux agences humanitaires et à leurs donateurs. Cependant, sur les 304 020 familles déplacées, plus de la moitié – soit environ 173 000 – n'avaient pas une maison ou un terrain avant le séisme.

    •  La plupart des camps de la région des Palmes, et d’ailleurs du pays, manquent d’installations hydriques et sanitaires adéquates. Les gens se baignent souvent, voire se soulagent, à ciel ouvert, utilisent de l’eau non chlorée, manquent d’installations où se laver les mains et vivent dans des conditions sordides et sous-humaines, dans un pays où, tous les jours, des centaines de personnes contractent le Vibrio cholerae.

    •  Aucune agence – nationale ou internationale – ne sert d’instance coordonnatrice pour la reconstruction de maisons, bien qu’on semble enfin voir des progrès en ce sens.

    Par contre :

    •  Beaucoup des 116 000 T-Shelters peuvent se classer comme « semi-permanents » ou mieux, car ils sont construits de matériaux résistants sur des fondations solides, qui peuvent être renforcés ou agrandis.

    •  Les projets de reconstructions dans la capitale, qui sont évalués à plusieurs millions de dollars américains, promettent de réhabiliter des quartiers où vivent au moins 80 000 familles.

    Louise Delva, d'un camp au Petit-Goâve, indiquant où elle et les autres
    résidents du camp vont aux toilettes
    à ciel ouvert.

    Louise Delva, qui n'a pas obtenu un T-Shelter, et qui ne fait pas partie des projets de reconstruction, vit dans une tente pourrie dans le camp « Regal » avec ses enfants près d'une rivière que les réfugiés utilisent comme latrine. Pendant une semaine en juin, 21 des résidents du camp ont été frappés par le choléra. Elle se dit oubliée :

    « Ils disent que nous avons des dirigeants? Nous n'avons pas de dirigeants dans ce pays. Ils nous ont abandonné, comme un chien errant ». 

    Lisez aussi : 

    « On transite vers quoi? »

    « Manquer d’argent, ce n’est rien… »

     

    Regardez la vidéo, avec visites aux trois camps


    Ecoutez notre documentaire radiophonique (14:27)


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